26/04/2012

La sagesse traditionnelle pour faire face à la faim

Depuis que j’ai commencé à vous faire partager quelques idées pour lutter contre la faim dans le monde, j’ai l’impression que je fais la part belle à des innovateurs externes, à des experts de la recherche agricole, qui viennent en aide à une population affamée, bref l’approche traditionnelle du bon samaritain qui vient secourir le pauvre.

Loin de là mon intention, car je crois fortement aux capacités fortes de résilience des hommes, et à l’innovation locale pour lutter contre la faim, pour peu qu’un drame humain ne s’ajoute aux difficultés climatiques ou autres aléas dans la lutte continuelle pour manger à sa faim. (Derrière les famines, c’est souvent la guerre ou un système politique répressif les principaux fautifs).

 En région du Sahel par exemple, les communautés locales ont développé génération après génération des stratégies pour faire face aux incertitudes climatiques, pour être sûr d’avoir suffisamment à manger pour la famille, et pour la communauté.

Nous avons beaucoup à apprendre de la connaissance traditionnelle et des initiatives mises en place par ces communautés exposées régulièrement à la sécheresse, à la faim.

Un cas de sagesse indigène, la spiruline

spiruline.jpgUn exemple qui m’a frappé, c’est le cas de la spiruline, une micro algue qui est maintenant popularisée comme miracle nutritionnel même pour les sportifs en Europe ou aux Etats-Unis. La spiruline n’est pas née dans un laboratoire Américain ou Européen. Cette algue aux vertus bien reconnues était consommée depuis des lustres par certaines peuplades comme les Aztèques et par une ethnie du bord du lac Tchad comme l’ont redécouvert des chercheurs Européens dans les années 50. Ils avaient remarqué que cette tribu supportait mieux les périodes de disette car ils mangeaient une argile de couleur bleu-vert qu’ils collectaient sur les rives du lac. En faisant les analyses, ils ont identifié la spiruline, cette algue unicellulaire aux multiples vertus nutritionnelles : très riche en protéines (entre 50 et 70%), en provitamine A (relire la faim cachée pour se rappeler le rôle de cette vitamine precieuse), en B12 (important pour le développement cérébral notamment), riche en fer et j’en passe….

On peut trouver une foule d’infos à propos de la spiruline, sur le site d’Antenna Technologies.

 

C’est un bon exemple de sagesse indigène qui permet maintenant de lutter contre la malnutrition un peu partout dans le monde.

Le savoir indigène, un patrimoine à protéger

Cette connaissance ethnobotanique peut d’ailleurs être source à enjeux financiers importants comme l’a bien compris le secteur pharmaceutique. Certains experts comme l’ethnologue Victoria Reyes-Garcia (qui travaille auprès de peuples indigènes notamment les Tsimane en Bolivie Amazonienne) se posent la question de la perte de ce savoir indigène du fait notamment de la globalisation, de la modernisation et de l’éducation formelle peu à peu imposée dans toutes les régions du monde.

Il serait très dommageable pour les populations locales mais aussi pour l’humanité entière que ces savoirs se perdent. Ou soit brevetés au profit de multinationales et leurs actionnaires.

Vous pouvez explorer les travaux très intéressants de Victoria et ses collègues sur l’impact social, environnemental de l’ouverture a la globalisation sur le peuple Tsimane sur le portail TAps.

 

En tout cas, les sciences sociales sont essentielles pour comprendre comment améliorer la situation alimentaire et s’appuyer sur les forces locales. Comprendre par exemple les aspects culturels, les habitudes et interdits alimentaires, mais aussi comment l’accès à la nourriture, aux outils de production peut être différent entre membres d’une même famille, et entre groupes sociaux au sein d’une communauté. Toutes ces informations permettent des interventions mieux ciblées.

Comprendre aussi le rôle des femmes, qui ont un rôle prépondérant pour assurer une bonne nutrition pour la sphère familiale, et surtout pour les jeunes enfants.

24/04/2012

Est-ce que l’entrepreneuriat social peut résoudre la faim dans le monde ?

Chaque année, la FAO fait le décompte le 16 Octobre (World Food Day) du nombre de personnes sur terre qui ont faim. Oscillant entre 800 millions et maintenant plus proche d’un milliard, on a l’impression que le combat contre la faim ne progresse pas.

En ligne de mire notamment l’aide humanitaire et au développement en général, et les programmes de lutte contre l’insécurité alimentaire en particulier qui reçoivent régulièrement leur lot de critiques. Pour certains, ça coûte cher, ça ne répond pas aux vrais problèmes de pauvreté, de développement, quand ce n’est pas corrompu, détourné aux bénéfices des plus riches.

Les mauvais exemples ne manquent pas. « Eléphants blancs » de l’aide colonialiste, ces méga programmes tres chers, bien en vitrine mais qui ne fonctionnent pas et surtout ne touchent pas les plus pauvres. Aide détournée comme ce scandale de l’opération Pétrole Contre Nourriture en Irak. Problème de la corruption. Problème aussi de la compétence des intervenants de l’aide au développement à bien comprendre les enjeux locaux et les réalités sociales.

La communauté de l’aide internationale au développement a lancé depuis quelques années une réflexion sur « l’efficacité de l’aide », avec récemment le sommet de Busan fin 2011.

En résumé, l’aide au développement doit être jugée par rapport à son vrai impact sur les populations qu’on veut aider et non le montant consacré ou les activités menées.

Deux critiques reviennent souvent. Il y a la « durabilité » (sustainability) d’un programme de développement, sa viabilité à long terme de l’aide ;

Et la difficulté d’avoir des réponses vraiment adaptées aux besoins réels de la population ciblée, souvent les plus pauvres et plus isolés socialement, les personnes « invisibles » dans les instances locales de décision.

Or la plupart des programmes de développement sont construits par des experts extérieurs, répondant à l’agenda des bailleurs ou des gouvernements, et non des principaux intéressés, la base de la pyramide. Il y a bien les démarches participatives, de développement local inclusif, mais la vraie participation des exclus est quelque chose de pas évident à appliquer. D’autant que les projets doivent être exécutés dans des délais courts, que les bailleurs veulent des résultats rapides. Une difficulté à laquelle je me suis heurté plusieurs fois.

Mais est-ce que le problème à la base, ce n’est pas la philosophie du don. Peut-on résoudre durablement la faim, la pauvreté par le don ?

Une approche qui commence à être populaire, c’est l’entrepreneuriat social. Des operateurs économiques cherchent à produire et vendre des biens et des services qui aident à résoudre un problème social, et ces entreprises ne recherchent pas le profit maximal, mais l’impact social maximal.

Voir l’exemple d’International Development Enterprises India que j’avais décrit en images pour expliquer l’entrepreneuriat social sur le blog du Monde économie

Le postulat de base c’est qu’une personne, aussi pauvre soit-elle, est une personne avisée qui fait des choix économiques par rapport aux maigres ressources qu’elle a. Et cette personne préfèrera acheter quelque chose qui aura un impact positif pour le sortir de sa situation vulnérable plutôt que de recevoir un équipement inadapté à sa situation. La donation n’est souvent qu’une solution d’urgence, de court terme ; des entreprises sociales comme IDEI prouvent qu’il est possible de généraliser à grande échelle, avec une démarche entrepreneuriale centrée sur les besoins réels et la situation socio-économique des populations démunies visées, des technologies appropriées – dans ce cas des équipements de micro irrigation -  et avoir un impact durable sur un grand nombre de familles (à ce jour 1,5 millions de familles paysannes pauvres sont sortis de la pauvreté grâce aux équipements et aux conseils d’IDEI).

Mais est-ce qu’on n’en fait pas un peu trop sur cette nouvelle solution miracle ? Maintenant, une flopée de fonds d’investissements dits sociaux voit le jour. Est-ce un leurre pour donner une touche de respectabilité à la finance internationale ? Est-ce que ca va tarir les sources de démarches caritatives qui ont du sens, dans un monde de plus en plus économiste ?

Vous avez surement votre avis sur la question...

19/04/2012

Pour combattre la sécheresse, vive la bière

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J’aurais pu titrer aussi Le sorgho, une alternative à la dépendance maïs…

Pourquoi je parle aujourd’hui de maïs et de sorgho ?  

Tout d’abord il faut savoir que le maïs, un des « Big Three » avec le blé et le riz est une plante très populaire partout dans le monde, également en Afrique. Avec raison du fait de son rendement, de sa valeur nutritive, gustative et commerciale, de sa culture facile…  

Et il y a son "cousin" le sorgho. Moins gourmand en eau, mais moins populaire.

En Afrique, le maïs est la rare céréale qui a une valeur marchande, et qui est largement cultivée. Sauf qu’elle ne supporte pas bien la sécheresse mais le paysan préfère risquer de perdre une récolte que de tenter d’autres cultures plus résistantes, mais qui ne se vendront pas sur le marché.

Il y a bien des recherches sur le maïs tolérant à la sécheresse (la fondation FARM avait fait le point la dessus en 2010), notamment avec le projet « Drought Tolerant Maize for Africa » (coordonné par le CIMMYT, le centre de recherche du CGIAR sur le maïs et le blé et financé par DFID et la fondation Gates), mais n’y a-t’il pas d’autres cultures qui pourraient prendre le relais dans les régions arides ?

Entre en scène le sorgho

Ou l’illustration de l’importance des choix culturaux, de l’empreinte de l’eau, mais aussi de l’importance de la réalité du marché et des politiques agricoles locales qui expliquent beaucoup de choses sur les choix de cultures des paysans.

 

Une plante tolérante à la sécheresse et à multiples usages

Le sorgho (Sorghum bicolor pour les férus de classification) est la principale culture de céréales dans les zones semi-arides que sont les immenses plaines de savane des régions tropicales sèches.

Les plants du sorgho ressemblent beaucoup à ceux de maïs avant le stade de la floraison et les deux cultures sont  souvent cultivées l’une près de l'autre, avec le maïs dans les zones plus humides et le sorgho dans les zones plus sèches.

À cause de la similitude et de la proximité de ces deux cultures, les chercheurs les ont comparées et les ont mises en contraste, cherchant à identifier les différences subtiles qui rendent le sorgho plus tolérant à la sécheresse que le maïs. Ils ont observé que le sorgho crée un système racinaire plus développé pour capturer plus d'humidité du sol et que pendant les périodes de sécheresse, les feuilles du sorgho s’enroulent de façon serrée pour réduire la surface de feuille exposée au soleil, et ainsi donc elles ne perdent pas d'eau trop rapidement. Si la sécheresse continue le sorgho entrera en hibernation plutôt que de mourir comme le maïs, et le sorgho reprendra sa croissance une fois le retour des pluies. Les sélectionneurs de plantes utilisent cette étude pour essayer d'élever des caractéristiques similaires dans le maïs.

sécheresse,sorgho,maïs,cimmyt,bière,tanzanie,rôle du marché,sécurité alimentaireLe sorgho est une culture aux usages multiples, traditionnellement utilisée pour la nourriture et l'alimentation (galettes, bouillies comme ici sur la photo, et boissons faites à partir des grains pour la consommation humaine, ou utilisation directe des grains pour nourrir le bétail et les volailles), le fourrage (la paille verte consommée par le bétail) et les fibres (les tiges rigides utilisées pour construire des maisons en Afrique). Meme la production de biofuel.

 

Mais le sorgho n’a pas le même intérêt commercial que le maïs, et beaucoup de paysans de la Corne de l’Afrique ne pensent qu’à planter du maïs alors qu’ils sont quasi sûrs de perdre leur récolte dans ces régions souvent touchées par de longs épisodes de sécheresse, comme le déplorait par exemple Janey Leakey, la fondatrice de Leldlet Seeds, une compagnie Kenyane semencière qui commercialise en petits paquets pour les petits paysans des « plantes négligées » (j’avais déjà mentionné cette approche dans small is beautiful part 1 ) . Et les politiques agricoles font aussi la part belle au maïs, même dans l’aide semencière mise en place après sécheresse, ce qui ne laisse pas beaucoup de place pour promouvoir des plantes moins avides en eau, comme le sorgho.

 

Pour économiser de l’eau, vive la bière

sécheresse,sorgho,maïs,cimmyt,bière,tanzanie,rôle du marché,sécurité alimentaireUne chose qui va peut être changer la donne avec le sorgho, c’est la bière ! Sab Miller (et d’autres brasseurs) vient de lancer une bière au sorgho dans plusieurs pays d’Afrique pour remplacer les importations d'orge. Une bonne chose pour l’économie locale, une bonne chose aussi pour les petits paysans comme Anchila en Tanzanie qui y voient une nouvelle source de rémunération intéressante.

Vous me direz, c’est un mal pour un bien (ou vice versa)… mais si on est pragmatique, la consommation de bière est universelle… et le poulet grillé de Kinshasa ou Brazza aurait moins de saveur sans ce breuvage populaire. Alors si on peut favoriser des cultures locales, pourquoi pas….

 

09/04/2012

La faim cachée.

Le premier objectif du millénaire est de réduire l’extrême pauvreté et la faim. Selon la FAO, le milliard de personnes qui sont en faim chronique (1 personne sur 7 sur terre) ne mangent pas assez pour « se procurer l’énergie nécessaire pour mener une vie active, ce qui entrave leur capacité d’apprentissage, de travail ou d’accomplissement de toute autre activité physique. » La faim se définit principalement par une quantité d’énergie alimentaire en dessous de laquelle la personne est affamée (moins de 1800 kcal/jour). On parle de dénutrition. Ces calories proviennent pour moitié des glucides, apportés par exemple par les céréales comme le blé et le riz, mais aussi des protides (protéines animales et végétales) et les lipides (provenant notamment des huiles alimentaires). Nombre de programmes publics d’aide alimentaire  sont bâtis pour apporter ce nombre minimum de calories journalières.

 

Cette faim chronique affaiblit, entrave le développement physique et psychique. Les personnes affamées sont plus vulnérables aux maladies.

 

Mais il y a une faim moins visible qui touche plus de monde encore, que ne reflètent pas encore totalement les statistiques officielles de la faim. Il s’agit de la malnutrition au sens large. Qui recouvre tous les déséquilibres nutritionnels et notamment les carences en vitamines et minéraux.

 

Ces micro carences font des méga dégâts.

Un exemple de carence importante sur le plan de la santé publique et de son ampleur est la carence en vitamine A. Le nombre de personnes affectées dans le monde entier est impressionnant:

À l'échelle mondiale il y a environ 250 millions d'enfants qui manqueraient de vitamine A – l’une des causes principales de la cécité infantile.

Il est estimé qu’entre 250 000 et 500 000 enfants deviennent en partie ou totalement aveugles chaque année à cause de cette déficience en vitamine A (Vitamin A Deficiency ou VAD) et environ la moitié d'entre eux meurent quelques mois après être devenus aveugles. Cette déficience fait notamment des dégâts chez les bébés et jeunes enfants.

L'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) estime que l'élimination de la VAD pourrait réduire la mortalité infantile de 25%.

Que faire ? Certains préconisent la promotion de l’allaitement et une supplémentation en vitamine.

Mais la solution long terme est aussi d’augmenter l’accès à des aliments naturellement riches en vitamine A.

Cependant, la vitamine A n’est présente que dans les produits animaux et les pauvres ne peuvent pas se permettre d’en manger suffisamment.

La molécule précurseur, le ß-carotène, également connue sous le nom de provitamine A, se trouve cependant dans de nombreuses espèces de plantes. Une fois absorbé dans les intestins humains, la molécule de ß-carotène est fendue par des enzymes pour donner deux molécules de vitamine A. C’est le ß-carotène qui donne leur couleur orange à beaucoup de fruits et de légumes, comme les carottes, les oranges, les mangues, les patates douces. Le CIAT a développé une patate douce orange très riche en vitamine A qui rencontre un franc succès en Afrique.

malnutrition,moringa,patate douce,arachide,carence nutritionnelle,sécurité alimentaire,biofortificationIl est aussi présent à haute concentration dans beaucoup de feuilles vertes, où la couleur orange masquée par la richesse du vert de la chlorophylle.

Les feuilles du Moringa oleifera, parfois appelé « l'arbre miracle », sont par exemple une source importante de vitamine A pour les pauvres des zone semi-arides de l'Inde et de l'Afrique occidentale. Arbre qui fait partie du système agro forestier de Bio récupération des terres dégradées (BDL) décrit dans un post précédent.

Une difficulté c’est que la provitamine A est soluble dans l’huile et pas dans l'eau. Elle n’est donc absorbée par les intestins qu’en présence de graisse ou d’huiles qui doivent être consommées en même temps. Cependant, les graisses et les huiles sont coûteuses et donc aussi en quantité limitée dans les régimes des gens les plus pauvres.

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Une piste intéressante est de travailler sur une bio fortification de plantes riches en lipides comme l'arachide.

Or, naturellement, l’arachide est riche en huiles, mais elle contient peu de provitamine A.

Développer des variétés d’arachide qui aurait un taux important de ß-carotène serait donc très intéressante pour combattre les carences en vitamine A.

D’autant que l’arachide est beaucoup cultivée dans les pays du Sud pour l’autoconsommation, et notamment par les femmes.

Une variété d’arachide riche en vitamine A améliorerait directement la nutrition de ces milliers de familles qui produisent cette arachide pour leur propre consommation.

28/03/2012

Une innovation fourragère pour sauver l’Inde, géant laitier aux pieds d’argile

L’Inde connait une pénurie en aliment du bétail qui entraîne une inflation des coûts de production des filières carnées et laitière. Les cultures à double emploi grain - fourrage: une innovation fourragère qui pourrait aider les petits producteurs laitiers Indiens à profiter du boom laitier.

L’Inde, champion du monde du lait grâce à ses millions de petits producteurs !

Le lait est très important en Inde et ce pays est devenu le plus grand producteur de lait mondial depuis quelques années, avec une production annuelle estimée à 121 millions de tonnes, soit 17% de la production mondiale. Le secteur laitier est un secteur économique clé en Inde. Il contribue à 5% du PNB Indien et emploie environ 90 millions de personnes, en majorité des femmes. Le lait est produit en majorité par des petits producteurs et des « sans-terre », qui possèdent entre un à trois vaches ou buffles.

L’industrie laitière Indienne est en majorité informelle, et la distribution est faite de porte-en-porte ou dans les petites échoppes de rue, avec des distances courtes entre le producteur et les consommateurs. Ce caractère informel est un défi pour une modernisation rapide du secteur. Les coopératives laitières telles la célèbre coopérative Amul du Gujarat ne pèsent pas plus de 10% des volumes totaux.

La productivité laitière est faible du fait d’une pauvre alimentation et des méthodes d’élevage rustiques.

Une flambée des prix du fait d’une pénurie d’offre fourragère

Ces dernières années, le lait est devenu encore plus un produit de luxe pour les familles Indiennes. Les prix du lait ont augmenté de façon dramatique ces dernières années, avec des prix multipliés par 11 en 4 ans. En Inde, un litre de lait dans un conditionnement rudimentaire coûte 32 roupies (environ 0,5 euros), environ 20% du revenu journalier moyen (150 roupies). Les cartons de lait pasteurisé coûtent même plus qu’en Europe, alors que le revenu moyen y est plus de trente fois supérieur à l’Inde.

La montée des prix en flèche a freiné la consommation journalière en lait des classes moyennes, tandis que les familles pauvres ont de moins en moins les moyens de se l’acheter. Difficile pourtant de ne pas boire son thé au lait, d’offrir le verre de lait aux enfants. Le secteur laitier ne profite donc pas de cette inflation du lait.

lait, Inde, agriculture, arachide, culture double usage, fourrage, ICRISAT, ILRI, alimentation animaleEt la raison de cette inflation est la flambée des prix du fourrage et des aliments du bétail, qui constituent environ 70% du coût du lait.

Les fermiers laitiers ont du mal à nourrir convenablement leurs vaches et buffles. En Inde, les pâtures se réduisent et l’allocation de terre pour produire du fourrage est problématique. Les ressources en terre et en eau sont de plus en plus limitées, et sont utilisées de préférence pour la production céréalière ou autres cultures commerciales. Quand le fourrage est irrigué, on estime qu’on a besoin jusqu’à 3000 à 4000 litres d’eau pour produire un litre de lait.

L’écart se creuse entre l’offre et la demande de fourrage, déficit estimé entre 36 et 57%, d’après la dernière étude nationale de la NABARD (la Banque Agricole Indienne).

Exploiter au mieux les résidus de culture, nouvelle source fourragère

Développer des cultures qui peuvent produire du grain tout en nourrissant le bétail de manière satisfaisante (en utilisant le feuillage, les fanes ou les tiges), une culture « à double emploi » est une façon de réduire cette compétition pour les terres arables. Cela convient bien aussi avec la situation de beaucoup de petits paysans en Afrique ou Asie qui gèrent des systèmes agricoles mixtes élevage – cultures.

Les résidus des récoltes, tels que la paille, les feuilles et les tiges, sont déjà largement utilisés en Inde comme fourrage, et fournissent ainsi plus de 40% de la matière sèche disponible pour nourrir le bétail ; certains experts estiment même que l’on pourrait atteindre les 70% d’ici à 2020. Mais les résidus, et particulièrement ceux des cultures céréalières, sont souvent de faible qualité nutritionnelle ce qui affecte la productivité des bovins et buffles.

L’Institut International de Recherche sur les Cultures des zones Tropicales Semi-Arides (ICRISAT) et l’Institut International de Recherche sur l’Elevage (ILRI), avec leurs partenaires Indiens, développent des variétés de sorgho, mils, pois cajan et arachide qui soient aussi intéressantes pour l’alimentation humaine et leur potentiel fourrager, ce qui pourrait avoir un impact important pour des millions de paysans.

Contrairement à l’idée reçue, il est possible d’améliorer la qualité fourragère d’une culture tout en préservant des rendements intéressants en grains pour l’alimentation humaine. Par exemple, des variétés améliorées d’arachide présentent de bons rendements en gousses avec un rendement élevé en fanes de qualité nutritionnelle élevée pour le bétail. Les fanes d’arachide sont utilisées comme fourrage et son contenu en énergie et protéines, ainsi que la digestibilité et l’appétence peuvent varier de manière significative d’une variété à l’autre.

Une super variété d’arachide à double bénéfice

lait, Inde, agriculture, arachide, culture double usage, fourrage, ICRISAT, ILRI, alimentation animaleDans le district d’Anantapur dans l’Etat d’Andhra Pradesh, une des zones les plus affectées par la sécheresse en Inde, est une région importante de production d’arachide. 70% des terres agricoles de ce district – plus d’un million d’hectares – sont plantées en arachide, culture qui fait vivre plus de 300.000 petits exploitants. Ici, les fanes (tiges et feuilles d’arachide) sont habituellement troquées avec les éleveurs de bovins pour quelques heures de labour. 

Récemment, ICRISAT a introduit une variété améliorée d'arachide (la ICGV 91114 pour les intimes) qui produit 15% de plus de gousses, 17% de fanes en plus et avec une meilleure qualité fourragère que la variété locale la plus populaire. En distribuant les fanes de cette nouvelle variété, les éleveurs de bovins laitiers ont  remarqué, des jours suivants, une augmentation de plus de 10% de lait.  Les paysans commencent à adopter en masse cette nouvelle variété car ils sont séduits par ses avantages cumulés qui permettent d’augmenter quatre fois les revenus par rapport à la variété locale.

Toute culture peut cacher d’autres usages

lait, Inde, agriculture, arachide, culture double usage, fourrage, ICRISAT, ILRI, alimentation animaleLes cultures grain-fourrage créent aussi de nouveaux débouchés économiques dans le secteur de l’alimentation animale avec par exemple des blocs d’aliment concentré à base de tiges de sorgho distribués par des compagnies d’aliment du bétail à Hyderabad. 

Un bloc peut nourrir une vache ou un buffle par jour, assurant une production de 8 à 12 litres par jour quand le niveau habituel de production est de 3 – 4 litres. Les tiges de sorgho de meilleure qualité nutritionnelle se vendent plus cher.

Cela change la perspective de cette culture puisque la quantité de fourrage est plus importante que les grains, et les cultivateurs de sorgho amélioré gagnent plus des « résidus de culture » que de la récolte de grains.

Cette innovation fourragère d’ICRISAT et ILRI illustre les bénéfices de développer des cultures à multiples usages. [voir l’exemple du pois d’angole comme autre exemple de plante vivrière à multiples usages]

 

Cet exemple de culture grain-fourrage montre aussi que pour tout projet de développement de l’élevage, la question de l’alimentation animale ne doit pas être négligée. Je me rappelle lors de ma coopération en Bosnie, voir des vaches Hollandaises distribuées aux paysans Bosniaques et qui tombaient malades rapidement car elles n’avaient pas la rusticité nécessaire pour endurer le mauvais foin que ces paysans ne pouvaient que donner à ces « super » vaches.  De la même manière qu’une Formule 1 ne sera pas performante avec de l’essence de mauvaise qualité, améliorer la génétique des vaches et bufflonnes n’a pas de sens si les producteurs laitiers ne peuvent disposer d’un fourrage en quantité et qualité.

Le secteur Indien de l’alimentation animale est en quête d’innovations comme les cultures « grain -fourrage » pour résorber cette pénurie fourragère et aider des millions d’éleveurs à mieux nourrir leurs animaux et profiter du boom laitier.

L’enjeu sera aussi d’assurer une formation, une communication « éclatée » sur l’importance d’une alimentation améliorée auprès de ces millions de petits éleveurs. Un autre sujet que je pourrais aborder dans un prochain post.