21/03/2013

Quelles stratégies pour réduire les gaspillages en eau

Le 22 mars 2013, c'est le 20ème anniversaire de la Journée Mondiale de l’Eau.

Comme l’explique le Food Tank, initiative de Danielle Nierenberg (ex directrice de Nourishing the Planet/World Watch Institute) et Ellen Gustafson, l’eau se raréfie et la pression monte entre les différents usagers.   

Même si il y a 1,4 milliards de kilomètres cube d’eau sur terre, seul 0,001% de cette eau est accessible à l’homme. Et 70% de cette eau disponible est utilisée par l’agriculture en moyenne.

Avec les sécheresses récentes à répétition, un climat qui se réchauffe, la croissance démographique continue, et les besoins croissants pour nourrir cette population supplémentaire, qui plus est s’urbanise, s’industrialise et donc consomme plus par tête, il y a urgence pour sauvegarder les ressources en eau.

On comprend donc le choix du thème de cette année : la coopération autour de l’eau.  Car une gestion durable, équitable de l’eau commence par mettre autour de la table les différentes parties. Coopération entre pays, coopération entre les différents secteurs d’activité, coopération au niveau communautaire pour comprendre ensemble les enjeux de l’eau et les compromis que chacun doit faire.

Il devient aussi crucial de développer des systèmes innovants d’économie d’eau, notamment dans le secteur agricole premier usager de l’eau. Le Food Tank recense 7 stratégies pour réduire les gaspillages en eau dans nos systèmes alimentaires actuels.

1. Manger moins de viande

D’après Sandra Postel du Global Water Policy Project, il faut environ 3000 litres d’eau pour répondre aux besoins alimentaires moyens journaliers d’une personne, soit environ un litre par calorie. Mais suivant ce qu’on mange, on a besoin de plus ou moins d’eau. Et la viande est ce qui a besoin de plus d’eau. Il faut entre 13000 et 43000 litres d’eau pour faire un kilo de viande rouge. Un kilo de volaille représente 3500 litres d’eau. Un kilo de porc, 6000 litres. Si on devient végétarien pour un jour ou deux, on aide à la conservation des ressources en eau.  Ce raisonnement de l’eau virtuelle (quantité d’eau qu’il a fallu pour produire tel ou tel produit agricole) a été bien décrite par Orsenna dans son livre l’avenir de l’eau.

2. Utiliser l’interculture, l’agroforesterie et les couverts végétaux
Comme je l’avais déjà décrit dans l’initiative Bhoo Chetana dans l’Etat du Karnataka, ou le modèle de gestion communautaire de l’eau de Kothapally en Andhra Pradesh, la santé du sol est importante pour une bonne conservation des ressources en eau.

Ainsi une étude publiée en mai 2011 par ICRISAT et le Centre de Résilience de Stockholm a démontré que le modèle de gestion de l’eau de Kothapally a permis de diminuer le ruissellement de moitié par rapport à avant l’intervention et la recharge de la nappe phréatique avait augmenté de plus de 200%.

Interculture légumineuse-céréale, agroforesterie (allier cultures annuelles et arbres fruitiers), et de manière générale diversifier les cultures et éviter un sol nu permet de ne pas épuiser le sol, de limiter le ruissellement et l’érosion.   

3. Améliorer l’efficacité de l’irrigation et populariser encore plus la micro-irrigation
eau,journée mondiale de l'eau,icrisat,économie en eau,food tank,microirrigation,conservation de l'eauD’après le Food Tank, environ 60% de l’eau utilisée en irrigation est gaspillé. Le goutte-à-goutte (sur la photo un paysan de Karnataka, Inde montre le microtube dans un champ de bananiers) consiste à arroser au niveau des racines des plantes en micro quantité de manière continue. Cela peut être plus cher à l’installation mais c’est beaucoup plus efficace, ça économise aussi de l’engrais, et les rendements sont meilleurs.  

Des organisations comme IDEI ont développé des kits de microirrigation pas chers et adaptés aux petites parcelles des paysans pauvres du Sud.

 

Encore plus fort dans l’économie d’eau, un innovateur Tunisien Chahbani a créé le " diffuseur goutte-à-goutte enterré" qui utilise 2 fois moins d'eau que le goutte à goutte classique pour produire un même poids de fruit. Etant enterré, l’évaporation est réduite. C’est donc particulièrement adapté pour les régions arides.

4. Améliorer la récolte de l’eau de pluie
Depuis les années 1980s, les paysans au Burkina Faso par exemple ont modifié leur technique traditionnelle de culture en zaï (cuvette de plantation), en les creusant plus profonds et plus larges, et en ajoutant de la matière organique au fond. Les cuvettes retiennent l’eau de pluie plus longtemps, et cela aide les paysans à augmenter leurs rendements même les années de faible pluie.  ICRISAT travaille avec ses partenaires en Afrique de l’Ouest, comme au Mali ou au Niger, pour populariser cette technique alliée à l’agroforesterie, un choix approprié de légumes et autres cultures pour réhabiliter des terres incultes [relire le post améliorer l’accès à la terre pour les femmes au Sahel]

eau,journée mondiale de l'eau,icrisat,économie en eau,food tank,microirrigation,conservation de l'eauEn Inde aussi, différentes structures de collecte et conservation d'eau sont mises en place comme ce barrage (photo ci contre dans le district d'Hassan, Karnataka) qui stoppe les eaux de ruissellement pour améliorer l'infiltration dans le sol. Ceci permet la recharge de la nappe phréatique, ce qui bénéficie aux zones agricoles en aval. De telles installations nécessitent un effort collectif.

 

 



5. Utilisation de la téléphonie mobile pour économiser l’eau
Santosh Ostwal  entrepreneur Indien a développé une application mobile le Nanoganesh qui permet aux paysans d’allumer ou stopper leur système d’irrigation à distance. Cela permet des économies d’eau et d’électricité quand le paysan constate que les champs sont déjà saturés en eau. Je rajouterai dans cette catégorie le water impact calculator mis en place par ICRISAT qui informe de façon simple le paysan quels sont les besoins optimum d’irrigation selon la culture, la zone agroclimatique etc… En gros un paysan bien formé, informé et connecté sera plus à même d’économiser l’eau.

6. Planter des cultures pérennes
à rapprocher du point 2. Les plantes pérennes protègent mieux le sol que les plantes annuelles, ce qui réduit les pertes d’eau par ruissellement. D’après le Land Institute les cultures annuelles peuvent perdre plus de 5 fois d’eau et 35 fois plus de nitrates que les plantes pérennes.   

7. Pratiquer l’agriculture de conservation
Même idée derrière : éviter les sols nus, et éviter les perturbations du sol, en pratiquant le non labour. Cela améliore la capacité de rétention du sol, ainsi que l’efficacité d’absorption de l’eau par les plantes.

ICRISAT vient justement d'évaluer l'impact de l'application de l'agriculture de conservation au Zimbabwe (voir le brief présenté pour l'Initiative Européenne pour la Recherche Agricole pour le Développement). Les gains de rendement pour les 300 000 familles touchées allaient de +15% à un doublement de la récolte; cela a permis aussi de renforcer la résilience face à un climat variable.

A cette liste de 7 stratégies, je rajouterais pour compléter le point 1, que le raisonnement vaut aussi pour le choix de cultures plus économes en eau. Remplacer par exemple le riz par du mil permettrait de faire beaucoup d’économie en eau. Cela implique des choix de politiques mais aussi que les marchés agricoles incitent à cette reconversion. Cela peut être par exemple de sensibiliser les consommateurs à la valeur nutritionnelle du mil pour stimuler la demande. Lire par exemple mon article sur Reuters Millet for our bread in 2050?

Inciter le changement, prouver les bénéfices d'une agriculture économe en eau

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Il y a une dimension importante à la problématique d'économie en eau: le prix de l’eau. Le  point de départ serait sûrement là : on économise seulement quand ça nous coûte (il n’y a qu’à regarder quand le prix de l’essence augmente, le covoiturage se développe).

Pour être encouragé à lutter contre le gaspillage d'eau, le paysan doit récolter un bénéfice significatif de son effort d'économie d'eau, et ce rapidement.

Il sera plus facilement convaincu d'investir dans un goutte-à-goutte si on lui explique que cela peut améliorer en moyenne ses revenus de 33% comme le Programme Challenge sur l'Eau et l'Alimentation du CGIAR (CPWF) l'a démontré au Cambodge.

Changer des pratiques collectives qui auront un impact sur le plus long terme, comme passer à une agriculture de conservation, est plus délicat et le paiement pour services écosystémiques peut être un moyen d'encourager une communauté à basculer sur cette pratique agricole de non labour. Ainsi, comme l'explique le cas d'étude remarquable du bassin versant du lac Fuquene en Colombie, informer les paysans des bénéfices de l'agriculture de conservation ne suffit pas. Le fait que la plupart des paysans travaillent sur des terres en location ne les incitent notamment pas à améliorer le sol. C'est la mise en place d'un fond renouvelable qui puisse attribuer des crédits à taux très bas aux paysans qui a accéléré le changement des pratiques. Chaque crédit n'est accordé qu'après acceptation d'un plan d'utilisation des terres, qui soit bénéfique pour l'environnement (protéger la qualité et quantité d'eau du lac) et pour le paysan. Une situation gagnant - gagnant.

Mais comme le dit l'excellent blog d'Alain Vidal / CPWF Outcomes are nice, but what about measuring them? c'est par un travail en partenariat entre différents acteurs de l'eau et du développement agricole qu'on arrivera à un "océan de changement". On pourra commencer par s'inspirer des "îles de succès" comme ces histoires d'impact joliment présentées grâce au soutien du FIDA pour capitaliser l'expérience de 68 projets du CPWF dans 10 bassins versants du Gange aux Andes en passant par l'Afrique du Sud ou l'Ouganda.

Et vous, voyez vous d'autres façons d'avoir une agriculture plus économe en eau?

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